Préparer sa retraite : le bon sens ne suffit pas.
Par Julien Nebenzahl, Président d’eToro Patrimoine
La retraite est l’un des rares sujets sur lesquels chacun connaît à la fois l’enjeu et la réponse. La pension publique ne suffira pas à maintenir le niveau de vie une fois l’activité terminée ; il faut donc épargner par soi-même. Pourtant, la majorité des actifs n’épargne pas ou trop peu. Cette dissonance, entre une conviction largement partagée et une inertie tout aussi répandue, n’est presque jamais d’ordre financier. Elle est comportementale.
Car préparer sa retraite suppose un arbitrage qui heurte frontalement notre intuition : renoncer aujourd’hui à une part de sa consommation pour sécuriser un revenu lointain et incertain. Cet effort, difficile par nature, se heurte à cinq mécanismes psychologiques bien identifiés. La préférence pour le présent, d’abord, conduit notre cerveau à survaloriser les bénéfices immédiats et à déprécier ceux du futur : un euro consommé aujourd’hui « pèse » davantage qu’un euro perçu dans trente ans, à montant réel égal. La procrastination, ensuite, repousse indéfiniment le passage à l’acte – « le mois prochain », « après l’augmentation », « quand les enfants seront grands » – et fait perdre les premières années d’épargne, celles qui produisent mathématiquement le plus de capital, parce que l’horizon d’investissement y est le plus long. L’aversion à la perte transforme, elle, chaque prélèvement mensuel en sacrifice immédiatement ressenti, là où le bénéfice futur demeure abstrait. La complexité des dispositifs – PER individuel, collectif ou obligatoire, assurance vie, compte-titres, fiscalité à l’entrée comme à la sortie, gestion pilotée ou libre – décourage et fait de l’inaction le choix par défaut. Enfin, la distance temporelle rend l’horizon de la retraite si abstrait, à 35 ans, qu’il en devient presque irréel ; or ce qui n’est pas concret n’est jamais prioritaire.
Ces cinq biais ne sont pas des défauts individuels : ils sont universels et profondément ancrés. Les contourner ne passe pas par davantage de pédagogie financière, mais par des mécanismes simples – et d’abord par un constat libérateur : le raisonnement de fond, lui, est étonnamment simple.
Pour une personne de 35 ans – l’âge médian de la génération concernée -, soit trente ans d’horizon avant une retraite à 65 ans, ce raisonnement tient en quelques étapes et donne un ordre de grandeur précis. En partant d’hypothèses moyennes et stables, raisonnées en euros constants pour neutraliser l’inflation – un salaire net égal à 75 % du brut, une pension publique nette équivalente à la moitié du salaire brut, et un rendement réel (net de l’inflation) de 3 % par an -, le manque à gagner au moment de la retraite s’établit autour de 25 % du salaire brut. Combler ce manque suppose de constituer un capital de l’ordre de quatre-vingts fois le salaire mensuel brut, ce qui, ramené à un effort régulier sur trente ans, représente environ 13 à 14 % de ce salaire. D’où une règle d’ordre de grandeur immédiatement actionnable : pour maintenir son niveau de vie à la retraite, il faut épargner environ 12 % à 15 % de son salaire brut pendant trente ans.
Cette règle ne dit pas comment investir, mais combien, et pendant combien de temps. Elle ne remplace pas une projection personnalisée, et son mérite n’est pas la précision actuarielle : c’est précisément l’ordre de grandeur, plus que le calcul parfait, qui permet de se mettre en mouvement. Le rendement réel de 3 % retenu ici n’a d’ailleurs rien d’héroïque ; il correspond au rendement de long terme attendu d’un portefeuille diversifié, en gestion passive et faiblement chargé en frais.
Reste alors l’essentiel : l’exécution. Trois principes concrets suffisent à neutraliser, un à un, les biais évoqués plus haut. Automatiser, d’abord : un virement programmé en début de mois, prélevé immédiatement après le salaire, supprime à la fois la procrastination et l’aversion à la perte, puisque l’arbitrage n’a lieu qu’une seule fois. Choisir une enveloppe adaptée, ensuite : le Plan d’Épargne Retraite a été conçu pour cet objectif, avec une déduction fiscale à l’entrée qui compense en partie la « perte » ressentie au moment du versement, l’assurance vie demeurant un complément naturel pour conserver de la liquidité. Commencer enfin avec un ordre de grandeur plutôt qu’avec un plan parfait : mieux vaut épargner 8 % dès aujourd’hui et ajuster ensuite que d’attendre d’avoir trouvé l’allocation optimale à 14 %.
Car la véritable difficulté de la préparation à la retraite n’est ni le rendement, ni la fiscalité, ni le choix de l’enveloppe : c’est le passage à l’acte. Tant que ce verrou comportemental n’est pas levé, aucun produit, aussi performant soit-il, ne produira d’effet. Et si tout le reste – supports, arbitrages, fiscalité de sortie – peut s’optimiser plus tard, et avec un accompagnement, aucune optimisation ne rattrape jamais les années perdues. En matière de retraite comme de patrimoine, l’enjeu n’est pas d’épargner parfaitement, mais de commencer à temps.
Contact.
19 boulevard Malesherbes
75008 Paris
contact@etoropatrimoine.fr
